Le patron de presse et le vacancier Villepin
François-Régis Hutin, 76 ans, l’éruptif et tatillon patron de "Ouest-France", premier quotidien français pour les chiffres de vente, a frisé l’infarctus le mercredi 27 juillet dernier à la lecture de son propre journal, édition de Vannes (Morbihan).
À l’annonce que Villepin s’apprêtait à passer une bonne semaine de vacances, au début du mois d’août, dans la petite commune balnéaire d’Arradon, un journaliste du bureau local était, en effet, allé prendre le pouls des habitants sur le marché. Résultat proprement accablant (il est vrai qu’Arradon vote plutôt socialo) : "On va encore être emmerdé par les accès bloqués (comme) la dernière fois qu’un homme politique est venu", se souvient Guy. Marc, petit producteur (...) : "S’il vient sur le marché, pourquoi pas, je ne pense pas que ça va changer grand-chose, mais sait-on jamais ?" "Je m’en fiche royalement", lance Pierre, de passage à Arradon. Et encore Laurent : "S’il vient ici, c’est qu’il a bon goût, ça lui fait un bon point, mais je ne voterai pas pour lui." Sans oublier Céline, qui assure : "Je ne savais pas, mais ça ne me fait ni chaud ni froid", petite phrase qui donnait d’ailleurs son titre à l’article.Pour la plus grande fureur d’Hutin.
Lui-même résident secondaire d’Arradon, François-Régis, comme on l’appelle couramment, contient d’autant plus mal sa rage que depuis quelques semaines il se soucie précisément de ménager le gouvernement : d’ici à deux mois environ, le Conseil de la concurrence - qui relève de Bercy mais jouit d’un peu plus d’indépendance que ne le croit FRH - doit entériner (ou non) une affaire cruciale pour le quotidien : son rachat, en février dernier, des trois journaux Dassault (ou ex-Hersant) de l’Ouest ("Presse-Océan" à Nantes, "Le Courrier de l’Ouest" à Angers et "Le Maine Libre" au Mans) et de deux télés locales, à Angers et à Nantes. Une opération qui assure à "Ouest-France" une écrasante situation de quasi-monopole sur plus d’une douzaine de départements. Un enjeu en tout cas suffisant pour que le pédégé entre directement en lice.
Club de golfe
Le mercredi suivant, 3 août, jour de l’arrivée de Villepin à Arradon, paraît dans "Ouest-France" un grand article particulièrement neutre, signé de deux journalistes maison, "Vacances discrètes pour de Villepin", qui aligne toute une série de précisions bonasses. La chute vaut toutefois la virée sur le golfe du Morbihan : "Loin de l’agitation parisienne, tout a été fait pour que Dominique de Villepin profite vraiment de l’une des plus belles baies du monde."
Surtout, cet article est curieusement accompagné d’une lettre de lecteur titrée "À propos de la venue de Dominique de Villepin" et signée, en toute modestie : "un lecteur d’Arradon". Le texte est plutôt du genre gondolant : "Bienvenue, monsieur le Premier ministre. Bienvenue sur nos terres et notre "petite mer" (traduction exacte du breton "mor-bihan"). Peut-être connaissez-vous déjà le golfe du Morbihan ? Sinon, nous nous réjouissons de vous voir découvrir sa douceur et sa beauté. Cette beauté qui apaise et élève l’âme. C’est ce que depuis longtemps de grands spirituels ont ressenti ici au point d’y établir leur lieu de réflexion et de prière. (...) Votre présence honore notre commune. Nous sommes discrets ici et nous serons attentifs à ne pas vous importuner. (...) Nous vous souhaitons un temps doux, beau et calme pour de très bonnes et réconfortantes vacances dans la Paix."
Conforté, il est vrai, dans ses convictions, par quelques fuites de la rédaction en chef, tout un chacun, à "Ouest-France", est aujourd’hui convaincu que ce pudique "lecteur d’Arradon" n’est autre que le réservé pédégé Hutin.
Quel métier, quand même, que celui de grand patron de presse indépendant !
source Canard Enchaîné 17 août 2005